Les histoires d'amour ne finissent pas toujours mal, en général. D'ailleurs, pourquoi les plus belles finiraient-elles ? Celle qui unit les Tindersticks à Claire Denis n'est pas du genre à s'éteindre. Leur lune de miel entamée en 1996 pour la bande originale du film Nénette et Boni a viré à l'amour fou durant les quinze années suivantes, l'espace de cinq autres œuvres de la réalisatrice que le groupe a mises en musique, en parfait accord avec la riche carrière de la formation indie rock anglaise la plus romantique de sa génération.
Au total, ce sont donc six collaborations gravées dans l'histoire du cinéma mais surtout, qui s'intègrent parfaitement à l'évolution musicale et artistique des Anglais comme en témoigne un coup de rétroviseur sur leur parcours. Il était donc temps que le groupe de Nottingham célèbre la richesse de cette rencontre sur scène. Ce sera à Paris à l'église Saint-Eustache le 28 avril pour un concert événement.
Influencés par le cabaret déglingué de Tom Waits, le lyrisme de Scott Walker, la poésie intimiste de Leonard Cohen, le romantisme de Serge Gainsbourg et les grands espaces d'Ennio Morricone, les Tindersticks étaient taillés pour l'image, taillés pour son imaginaire. Troisième album de leur carrière, la BO de Nénette & Boni marque une vraie rupture en direction d'une composition purement cinématographique, avec un seul titre chanté par Stuart A. Staples. Pour Trouble Every Day (2001), le groupe poursuit ce travail de recherche sonore en direction du jazz et de la musique classique qui illumine d'un jour nouveau leur musique.
Cette collaboration s'est prolongée le temps de quatre autres films dont les BO n'avaient jusque-là pas été éditées sur disque : Vendredi soir (2002) et L'intrus (2004) avec le seul Stuart A. Staples, puis 35 Rhums (2008) et White Material (2009) de nouveau avec le groupe. L'intensité du désir, la violence de l'amour, et la peur de la mort que Claire Denis s'attache à décrire passionnément tout au long de sa filmographie sont magistralement servies par les thèmes composés par les Tindersticks. De cette implication, la cinéaste aime à raconter qu'elle est totale et que Stuart A. Staples réagit aussi aux images et à l'histoire autant qu'il s'immerge dans la musique.
Le fil de cette complicité unique va enfin être déroulé sur scène pour accompagner la sortie d'un coffret regroupant l'intégrale de ces BO (*). Et pas n'importe laquelle puisque ce sera à l'église Saint-Eustache, au cœur de Paris, un lieu sacré et majestueux à l'acoustique exceptionnelle. Le groupe y jouera seulement et pour la première fois ses compositions nées pour le cinéma de Claire Denis. Pour ce concert de 80 minutes, le groupe réuni au grand complet se produira devant la projection d'un montage d'extraits de films de la réalisatrice spécialement conçu pour l'occasion.
La rencontre s'était scellée par hasard quand un journaliste avec évoqué le nom du groupe à Claire Denis en croyant le reconnaitre dans un de ses films. Elle avait alors assisté à un de ses concerts et était tombée sous le charme. Sans ce coup de pouce du destin, le groupe ne serait peut-être jamais sorti de la voie balisée de son rock lyrique et ombrageux pour en explorer des contours inconnus. Le cinéma lui a ouvert des portes musicales qui l'ont enrichi de cette soif de vie qui irrigue les films de Claire Denis. Une histoire d'amour fou entre musique et cinéma qui dure toujours et qui se raconte sur scène, non, ça ne se refuse pas.
Texte : Pascal Bertin
(*) TINDERSTICKS Coffret Claire Denis Film Scores 1996-2009 (Constellation / Differ-Ant)
Nenette et Boni (1996) / Trouble Every Day (2001) / Vendredi Soir (2002) / L’Intrus (2004)/ 35 Rhums (2008) / White Material (2009), accompagnés d'un livre de photos et textes de plus de 60 pages.