20.01.10 Accueil › journal › effets personnels
Chronique : un portrait de Philippe Garrel réalisé à son domicile parisien en novembre 2009.
Philippe Garrel, effets personnels.
texte et photo Géraldine Postel
Un après midi d’automne, nous sonnons à l’interphone d’un immeuble de Saint-Germain… L’homme, humble et cordial, nous accueille quatre étages plus haut et nous invite à entrer. C’est un personnage très singulier. Il a beaucoup de caractère, une vraie gueule comme on dit au cinéma, quelque chose de fort, d’un autre temps. Il a nombre d’histoires et de films dont on pourrait parler, mais pour l'heure le réalisateur Philipe Garrel nous éclaire sur son processus de création cinématographique, son rapport à l’écriture et à la musique.
Photo Miroir #2
Philippe Garrel nous mène tout droit vers sa table de travail recouverte d’un imprimé, un bleu vichy, qui pourrait évoquer une nappe rétro, mais c’est en fait l’enveloppe de la couette qui recouvre son lit… “Ma table de travail, c’est mon lit”, confie-t-il… Nous sommes dans sa chambre et, comme pour souligner la symbolique de ce lieu des plus intimes, il nous montre simultanément un diptyque de portraits que lui a offert l’artiste Daniel Pommereulle, un de ses meilleurs amis et peintre défunt. Le portrait de gauche représente la chambre de Van Gogh revisitée par le peintre qui a placé Philippe Garrel à l’intérieur; la comparaison entre les deux artistes est chargée de symboles… Le second portrait du diptyque représente un autre ami qui lui est cher: Frédéric Pardo, qualifié de dandy parisien et prophète de la contre-culture ; en 1968, ils faisaient tous partie de la bande de la Coupole avec Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Tina Aumont… L’amitié triangulaire et une référence bohème est ici portée en exergue par l’œuvre du peintre, un sentiment de nostalgie ambiant.
C’est plutôt intriguant de découvrir que Philippe Garrel écrit tous ses scripts in camera, (dans la chambre)… Comme un cycle de production parfaitement orchestré, une sorte de va-et-vient de lumière/mémoire entre deux espaces du même nom…
Au premier plan: une machine à écrire… Elle brille au centre, dans sa sublime carapace rouge ; elle s’appelle Valentine, c’est la première machine à écrire portable, dessinée par Etorre Sotsass en 1969… Ce détail pose immédiatement le personnage dans son décor : un homme de goût, sentimentalement attaché aux belles choses et peu soucieux des nouvelles technologies. On retrouve tout de même sa jumelle de la famille Olivetti exposée à Beaubourg… Avec sa Valentine, il nous dit qu’il écrit des scripts très courts, 80 pages pas plus, mais il nous confie aussitôt qu’il en écrit cinq fois plus qu’il jette au fur et à mesure… Elle a dû le suivre et rester à portée de main dans de multiples circonstances car elle arbore sur son rouge vif quelques traces de peinture blanche, la marque du propriétaire…
Nico
On se projette mentalement l’image de cet homme, mi-assis, mi-allongé, qui assemble, ajuste, modifie et contemple toutes les idées et les éléments qui lui permettront de diriger son prochain film. Ici, nous sommes face à un esprit qui évolue dans la simultanéité, l’immédiateté : le script est tapé sur la machine à écrire, pas de copier/coller, des ratures si besoin, des fautes de frappe, des accidents et le feuillet qui sort de la machine par à-coups… Ensuite, on peut renforcer l’idée que Philippe Garrel est plutôt sensible à l’esthétique des années 70, lorsqu’on reconnaît, en haut à gauche, la forme d’un Polaroïd. Il travaille son œuvre cinématographique comme une composition en musique ou en peinture où il installe d’abord le cadre, la ligne de basse, la ligne d’horizon : Philippe Garrel développe simultanément le choix des acteurs, le repérage, les couleurs des lieux et des costumes. Il définit chaque phase sur des petits carnets distincts, où il inscrit la chromie d’une part, et le travail sur les costumes et le casting de l’autre alors que le script évolue sur les feuillets.
Nico, La Cicatrice intérieure
La dimension de la musique dans ses films est tout aussi importante. Pour lui, la bande originale doit être composée en relation au déroulement du script et non rajoutée par morcellements sur les images. Ils se souvient d’une séance au studio Davout où il avait été marqué par la beauté et la justesse d’un orchestre qui composait en direct face à l’écran géant qui diffusait un film. Pour lui, c’est se mettre dans l’obligation d’être en phase avec les images. Il a cette nostalgie de la présence d’un orchestre ou de musiciens lors de la projection d’un film dans la salle de cinéma où tout se passe en même temps.
Alors que d’autres travaillent leur bande originale sur un écran vidéo dans un coin, Philippe Garrel fait venir les musiciens pour quelques jours dans un cinéma afin qu’ils travaillent face au film projeté grandeur nature… Nico écrit en 1969 The Falconer pour son film Le Lit de la vierge qui fut sa première collaboration. Il partage ensuite dix ans de sa vie avec la chanteuse, compositeur, actrice et mannequin et la met au centre de son film La Cicatrice Intérieure en 1972 pour lequel elle compose aussi la bande originale. Nico devient sa source d’inspiration, elle tourne avec lui sur sept de ses films. Ils parcouraient alors en bus l’Europe entière et il se remémore des road trips très rock n’roll…
Philippe Garrel sort en 1991 J’entends plus la guitare suite à la mort tragique de son égérie en 1988. Il conserve de cette période une relation d’amitié avec John Cale: le compositeur américain dessinera sur son film Le Vent de la nuit, réalisé en 1999 avec Catherine Deneuve, Daniel Duval et Xavier Beauvois. Dans La Frontière de l’aube, le film le plus récent de Garrel, c’est Didier Lockwood qui interprète des compositions de Jean-Claude Vannier. Philippe Garrel écoute toutes sortes de musique : il cite Chostakovitch comme étant un de ses compositeurs préférés, mais nous dit qu’il aime écouter Lilly Allen, les Libertines et Pete Doherty, Dirty Pretty Things… De fait, il apprécie beaucoup Carl Barât, pour son talent d’artiste, mais aussi pour son physique, sa prestance. Il nous confie :“Il a vraiment quelque chose ce garçon, il pourrait jouer Lacenaire…”
Il a définitivement un singulier rapport au temps. Sur ses films, qu’il sort en cycle tous les trois ans, tout est au plus proche de l’immédiateté, comme dans une improvisation musicale ; la mélodie est posée par le script et quatre scènes sur cinq sont tournées en une seule prise. Il est à la fois bien ancré dans sa lignée héréditaire, puisqu’il a longtemps joué dans les films avec son père, Maurice Garrel, avant de devenir lui-même réalisateur. Philippe évoque le besoin de travailler avec son père, même vieillissant, il tient à ce que Garrel père demeure un personnage qui passe dans chacun de ses films, comme une signature. Il souligne aussi le besoin qu’il a de perpétuer ce même processus avec son fils Louis, qu’il aime faire jouer dans ses films, des Baisers de secours alors que Louis avait 6 ans, Les Amants réguliers, jusqu’à La Frontière de l’aube, sa plus récente réalisation : pour lui, c’est le besoin d’un écho dans sa vie réelle qui l’incite à imprimer chaque pellicule de cette filiation.
Louis Garrel
Philippe Garrel évolue en parallèle, alternativement immergé dans le présent et en retrait du système. Il n’est pas très friand de nouvelles technologies (il n’a d’ailleurs ni adresse e-mail ni téléphone portable !), et c’est dans cette humble chambre germano-pratine, sur ce lit, qu’il rassemble tous les fabuleux éléments qui poseront les bases de son film de demain, “un regard sur la place de l’artiste dans la société”, nous confie-t-il.
Des références esthétiques, un mode de vie et de travail bien ancrés dans une forme traditionnelle de création, il est acteur, critique et observateur des mœurs, de la création contemporaine. De la nouvelle vague à nos jours, ses repères se posent transversalement au travers du temps. Il cite Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque et ami : “Il est impossible que le cinéma noir et blanc disparaisse car c’est un art et pas une nécessité…” Si l’on se fie à ce que je viens de lire d’Agamben dans la retranscription de sa lecture à l’Université de philosophie de Venise sur ce qu’est le Contemporain, alors qu’il en réfère lui-même à Nietzsche (“Le contemporain est l’inactuel”), on peut alors affirmer que Philippe Garrel est résolument un homme de contemporanéité.