17.09.09 Accueil › journal › effets personnels
Sonny Simmons par Géraldine Postel
Sonny Simmons, effets personnels
Photo Géraldine Postel
Il se marre doucement quand on souligne le fait qu’il est considéré comme l’un des leaders du mouvement d’Avant Garde Jazz des années 60 avec Eric Dolphy, John Coltrane, Ornette Coleman, Don Cherry et tous les grands de l’époque… Sonny Simmons, compositeur de Jazz, instrumentiste au saxophone alto et au cor anglais, pense que la notion d’avant-garde n’a rien à voir avec tout ça : pour lui, la seule chose qu’il ait jamais faite et qu’il continuera de faire : c’est de composer et jouer de la musique. Il considère son œuvre comme le témoignage de son histoire, ses croyances et ses convictions qu’il continue de diffuser sans relâche, pour lui c’est un long message adressé à ses contemporains et pour les générations à venir…
Photo Miroir #1 : Une table sur le parcours de Sonny Simmons, en transit en Normandie chez une amie. 4 août 2009
Un cendrier de pierre rempli de mégots, et une cigarette blanche roulée dans l’attente d’être consumée. Un paquet de cigarettes jaune « American Spirit », arborant un magnifique logo d’indien qui fume le calumet de la paix... Quelque chose de cool se passe ici… C’est du tabac naturel, sans additifs, et probablement l’un des moins toxiques. Ici, réside l’instinct de survie qui vient contrebalancer les plaisirs mortels du fumeur. Un compromis « clean » entre la dualité d’être un saxophoniste fumant tout en essayant de rester en meilleure santé possible…
Un cor anglais Selmer et un saxophone de la même marque : nous savons que notre homme garde toujours ses instruments près de lui. Aujourd’hui, il fume, médite, et joue du saxophone, c’est ainsi qu’il passe la plupart de ses journées.
Sous le cendrier, il y a un briquet Bic, il est en France pour un moment, il se l’est procuré au tabac du coin. Un flacon de vitamines E en gouttes et un flacon de Vitamines C en capsules… Les supermarchés américains ont les plus grandes sections de vitamines au monde…On apprend que Sonny Simmons prends des vitamines tous les jours depuis son plus jeune âge. Aujourd’hui, à 76 ans, et malgré son rythme de vie, il est toujours là et peut jouer comme le géant qu’il a toujours été, quand l’envie lui en prend… (Hey ! Vitamines pour tous à partir de maintenant !)
Au centre, un cadre en bois, un prix décerné par l’American Jazz Foundation. Le cadre est gravé du texte suivant : « Sonny Simmons, consécration pour l’œuvre d’une vie. En reconnaissance de tous vos dons, de tout ce que vous avez réalisé dans la communauté Jazz et pour une vie dédiée à la musique. Le 4 Août 2008 ».
Il y a un an, Sonny Simmons a reçu pour ses 75 ans un prix de consécration pour l’œuvre de sa vie, personne ne sait jusqu’où l’homme ira mais le senior est fort et en pleine santé pour son âge et son passé…
Il se pourrait d’ailleurs qu’il enterre la plupart d’entre nous… Il vient de Louisiane où il a commencé à travailler dans les champs de coton à l’âge de 6 ans… Il fréquentait l’église Baptiste où prêchait son père et c’est pendant le service qu’il a appris à jouer de la musique. En résumé, sa famille et lui ont émigré à Oakland, Californie, Sonny Simmons avait 12 ans et se souvient clairement de la honte qu’il a ressentie alors qu’il est arrivé pieds nus.
Il continua de développer son jeu et travaillait sa musique près de 14 heures par jour; il passa de clubs locaux à des salles de concerts en vogue…
C’est par le biais des scènes jazz de New York et Woodstock qu’il a évolué avec Eric Dolphy, Elvin Jones, Jimmy Garrisson, Mc Coy Tyner, Sunny Murray et tous les autres dont il faudrait se souvenir… Sonny Simmons résista, joua, enregistra avec les plus grands… Il poursuivit ses allers retours entre New York et la Californie où il était affilié aux Black Panthers… Simmons a fait de la prison, une fois sorti, il a enregistré, joué, enregistré à nouveau.. Il est retourné en prison, a crée une famille, a perdu sa famille, a commencé à prendre des drogues opiacées à l’âge de 40 ans : il est allé très loin et s’est échoué dans la rue où il a passé 13 ans à errer et jouer du saxophone pour sa survie. Quand il fut enfin délivré de la rue et de la drogue, il a enregistré à nouveau, il a vécu à Paris et voyagé à travers l’Europe, puis s’en est retourné aux USA, où il n’a jamais cessé de jouer et composer…
Près de 60 disques plus tard, en solo ou sideman confondus, il n’est plus considéré comme un paria par la société américaine et finalement reconnu pour son œuvre, à 75 ans…Comme si le temps lui était désormais compté. Il ne faut pas se fier aux apparences… Il se pourrait fort bien qu’il soit là encore un bon moment… Et de toute façon il restera dans nos librairies musicales et les dictionnaires pour l’éternité ! Cet homme a vu et survécu à tant de choses… Aujourd’hui il emporte ce cadre de bois, cette distinction, chaque fois qu’il voyage, comme une mémoire de ce qu’il est, et de ce qui lui appartient, c’est à dire : à peu près rien, si ce n’est son talent et ses instruments.
Sous la grande récompense rayonne Jet Magazine, avec un jeune Michael Jackson en première de couverture. Une étonnante direction artistique qui n’a certainement pas changé depuis les années 70. En titre de Jet : « I can’t believe my Brother’s Gone », (Je n’arrive pas à croire que mon frère soit parti). C’est un titre dans lequel Sonny Simmons peut se reconnaître aussi, quand il pense à tous ses frères qui ont disparu…
Jet est un magazine hebdomadaire que vraisemblablement personne n’a jamais lu, si il ou elle n’est pas affilié à la communauté Africaine Américaine. Jet a été fondé en 1951 par John H Johnson, en ce temps là Sonny Simmons avait 18 ans, et depuis il en est resté fidèle lecteur… Intéressant… Combien de personnes dans votre entourage lisent le même magazine depuis 57 ans ? Pour vous donner quelques indices supplémentaires concernant Jet … Ce magazine a été dès l’origine positionné comme un hebdo de « Nigger News » (news nègres). Il s’est distingué immédiatement dans le panel de la presse américaine comme étant le premier magazine qui s’adressait à la communauté noire. Jet a été remarquable depuis le début de sa publication pour ses chroniques sur la culture Africaine Américaine, mais aussi et surtout, pour son soutien et la couverture du « American Civil Rights Movement (1955-1968) » . Le Mouvement des droits civiques américains naît à partir du meurtre de Emmet Till en 1955, un fort triste événement qui fût succédé par le boycott du Bus Montgomery par Rosa Parks la même année, puis Jet à continué de chroniquer sans interruption l’évolution de ce mouvement pour la dignité et le respect des individus de peau noire, de l’émergence à la disparition de l’éminent Martin Luther King Jr , qui était l’une de ses figures emblématiques et dont l’assassinat marque la fin du « American Civil Rights Movement » en 1968…
Alors que Jet continue de publier les informations liées à la culture Africaine Américaine, et les « racial issues » attenantes à son histoire et quotidien, il est aussi intéressant de souligner la coïncidence du fait qu’il est publié depuis ses débuts à Chicago… La base de départ de la politique de Barack Obama.
A 76 ans, alors que Sonny Simmons en a vu tant et tant que nous ne pourrions, même si nous le voulions, en témoigner dignement dans cette chronique… On peut toutefois récuser ici que le prix pour « l’œuvre d’une vie » en bois ne soit transformé en or… Mais c’est une récompense de bois, et c’est à peu près tout ce que l’homme possède avec sa sagesse, sa rébellion et son art. Sonny Simmons est un homme de grande distinction pour sa force, et ses dons et pour tout ce dont il a témoigné et contribué au cours de ce siècle de changements et de modernisation de la société américaine. Sonny Simmons reste debout et tout en continuant de diffuser son message il continue de contribuer à l’évolution culturelle globale.
Nous nous assurerons que la récompense de Sonny Simmons se transforme en or avant qu’il ne soit trop tard, Yes we can !



